Artiste sonore formée à Bruxelles, Corinne Ricuort construit depuis plusieurs années une pratique documentaire attentive aux voix que les récits officiels n’enregistrent pas : femmes en lutte économique, vieillissement en migration, mémoires de quartier. Son médium, le son, fonctionne autant comme outil d’enquête que comme matière : ce qu’elle capte, elle le transforme en écriture radiophonique et en partition immersive.

« En fouillant un tas d’ordures, on peut reconstituer toute la vie d’une société », écrit Marcel Mauss. L’Évangile du Tas prend pour point de départ un lieu que les cartes ignorent : Aïtan Ola, site sacré de Kétou, ville du sud-est du Bénin profondément marquée par la culture yoruba-nagô, à quelques kilomètres de la frontière nigériane. Ce que le regard extérieur perçoit comme un tas d’ordures, les habitants le fréquentent comme un sanctuaire où déposer fardeaux, vœux et douleurs. Le lieu est intimement lié aux figures des Iyas, femmes de pouvoir spirituel dans la tradition yoruba-nagô, dont les récits circulent de génération en génération. C’est précisément cette archive vivante, orale et non consignée, que le projet cherche à faire entendre.
La résidence, conduite de janvier à février 2026, révèle d’emblée une contrainte structurante : dans la société kétoise, les femmes sont jugées inaptes à la confidence sur ce lieu. Corinne Ricuort se trouve face à l’impossibilité de recueillir les paroles féminines directement. La réponse artistique consiste à les faire exister autrement : par le chant, par une écriture radiophonique fictionnée où les voix absentes deviennent présences sonores construites.



Le projet réunit trois pratiques complémentaires. Chakirou Salami, comédien et conteur yoruba ancré à Kétou, assure l’accès aux communautés, traduit du nagô vers le français et écrit le livret scénique à partir des témoignages collectés. Éric Médeda, peintre et performeur cotonois, travaille les matériaux prélevés sur le site pour en faire une sculpture performative, enveloppe charnelle du Tas. Corinne Ricuort compose la trame sonore immersive qui les relie. La restitution finale, présentée à l’École Internationale de Théâtre du Bénin à Cotonou puis devant le Palais Royal de Kétou, prend la forme d’un spectacle de quarante-cinq minutes mêlant narration scénique, percussions, voix et création plastique. Un docu-fiction radiophonique est en cours de finalisation.

