C’est précisément dans cet interstice que l’artiste porte son attention. L’objet devient prétexte au franchissement : du contenant au contenu, de l’espace public à l’espace privé, de la rue à la cour. Il est aussi prétexte à la rencontre, au dialogue. La marmite porte en elle cette logique de la frontière : ce qu’elle contient est presque toujours dérobé, recouvert, soustrait au regard.

Cette structure est aussi celle du monde tel qu’il se donne à lire dans l’expérience de l’artiste au fil de la résidence : une dialectique du visible et de l’invisible, où vivants et ancêtres partagent un même espace dans une relation de complémentarité. De l’autre côté, entendu d’abord dans son sens littéral, puis saisi comme métaphore, enrichi par l’expérience dit l’essentiel… L’expression n’a cessé de revenir, dans les conversations du quotidien comme dans les contextes spirituels, jusqu’à devenir le rythme même du séjour. Initialement intitulée Offrandes à la marmite, cette restitution a finalement fait du seuil le cœur du projet : De l’autre côté.

L’artiste présente trois pièces : une sculpture, une installation et une vidéo.

Alliage du sursis
Tabouret, bassine, vêtements enduits de cendres, anacarde en bronze, 120 x 70 cm

À Abomey, au détour d’une marmite… Marion Mounic rencontre Pauline, productrice de noix de cajou avec qui elle découvre et apprends la technique d’extraction, décortique les noix. Dans ce processus de production, la cendre est utilisée comme protection du corps, sa présence apaise la douleur.

Témoin de cette rencontre tout autant que de la précarité de cette technique, l’artiste fait alors le choix de couler une anacarde en bronze, matériau et savoir-faire artisanal emblématique de la région. Le même feu traverse les deux matières. C’est dans cet écart que l’artiste loge la tension : si le fruit pourrit en quelques heures, le bronze est le point de non-retour. Passage de l’organique au monétaire, de la fragilité à la permanence, de la valeur d’usage à la valeur symbolique : l’anacarde devient objet précieux et indestructible, sacralisation de ce qui circule, de ce qui s’échange, de ce qui brûle. Ce qui demeure visible une fois le geste accompli, de l’autre côté.

Économie de la brûlure
Bouteilles d’alcool récupérées, huile moteur, eau colorée, néons verts 220 x 280 cm

L’artiste s’inspire des vendeurs de kpayo, qu’elle découvre à son arrivée au bord des voies. Leur installation devient ici ready-made : fragments du réel déplacés, dont l’artiste retourne l’esthétique.

Les bouteilles d’alcool sélectionnées sont les vestiges d’une ivresse coloniale, autrefois monnaie d’échange contre les ressources locales et les vies humaines. Marion Mounic les remplit, l’une après l’autre, d’huile à moteur usagée récupérée chez des mécaniciens, ou d’eau colorée… Fermées par des tissus à l’esthétique empruntée aux cocktails Molotov, elles matérialisent le moment du risque, de l’inhalation, de la brûlure : point commun entre les mains des décortiqueuses de noix de cajou et les poumons des vendeur·euse·s de kpayo.

Pensé comme un autel aux économies de survie, cette installation évoque dans sa verticalité les persistances des hiérarchies, les néons rendant la toxicité complexe voire séduisante.

Marion Mounic De l’autre côté Inspiration Bénin – au Cœur des Mondes Africains 24.03.2026, Maison Cactus Fidjrossè Akogbato, Cotonou Le travail de Marion Mounic s’ancre dans le quotidien, dans ce que l’omniprésence finit par rendre invisible. Le point de

De l’autre côté
Vidéo couleur, 11’ 01″ 34

Un plan fixe sur le mur « le plus ancien d’Abomey ». Cette pièce est née d’une rencontre fondatrice : celle de Houguêvou, membre de la communauté vodun, croisé au début du séjour. L’échange prend corps lors d’une offrande aux jumeaux réalisée à Ouidah, première fois que l’artiste entend l’expression de l’autre côté et se trouve confrontée à ce qu’elle porte.

Quelques jours plus tard, à Abomey, Marion Mounic relie ce mur à cette première expérience. La terre se craquelle, s’érode, s’ouvre comme une peau portant les stigmates du temps et du sacré. Ce qui semble solide disparaît ; ce qui apparait fragile : la voix de Houguêvou et ses savoirs, est ce qui préserve. L’artiste choisit de ne pas montrer le rituel, seulement la conversation qui le raconte : c’est la transmission orale qui demeure.

Le plan fixe transforme la surface en interface entre le palais royal et l’extérieur, entre le sacré et le présent, entre les vivants et les ancêtres. Un arbre pousse à travers le mur : la vie habite la ruine. Les brèches et l’érosion sont autant de fenêtres vers le monde invisible, vers ce qui se trouve possiblement de l’autre côté…

Textes : Marion Hamard